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Publié le 19 décembre 2016 à 19:03 dans Actualité , Russie

Vorkuta3

Vorkuta, Russie. Pas facile de filmer au mois de décembre à Vorkuta en Russie par moins 25 degrés… Je suis au-delà du cercle polaire et la nuit tombe à 13 heures. La sensibilité de mes doigts dans un gant recouvert d’une moufle rétractable est assez limitée ! Et comme le bouton d’enregistrement ne répond pas facilement à la pression, je laisse finalement tourner entre les plans. Le moniteur latéral de la Sony EX1 vire jour après jour plus au rose, ce qui m’incite à refaire une balance des blancs à tout moment par sécurité. Sous le vent polaire, tout se durcit: le zoom coince, la molette du diaph et du point restent heureusement plus flexibles. Et le dernier jour de tournage, c’est le câble d’alimentation du récepteur HF qui casse comme du verre. Mais paradoxalement, ce que je craignais le plus, la durée des batteries, ne pose pas de problème. Elles sont neuves et tiennent donc bien le coup. 

 

Vorkuta4Pour ce dernier tournage à la RTS, je suis parti en JRI au-delà du cercle polaire afin de réaliser des reportages sur la situation économique d’une ville minière russe et le niveau de popularité de Vladimir Vladimirovitch (Poutine donc…) parmi les jeunes. J’en ai profité pour ramener aussi un sujet sur une femme courageuse qui ne veut pas que disparaisse la mémoire du goulag et de ses victimes. Et comme Noël approche et que je me trouvais sur place au moment de la fête de la ville de Vorkuta et de ses courses de traineaux de rennes, il y avait un sujet de plus… à la condition de ne pas filmer les braves bêtes à l’abattoir…

 

 

La mémoire du goulag
Ce qui m’a le plus marqué de ce voyage sera la mémoire du goulag. Il est né en 1937 et a disparu dans les années cinquante mais il est présent partout car la ville de Vorkuta a été créée par et pour les prisonniers. On y trouvait des délinquants de droit commun et ceux qui avaient été accusés selon l’infâme article 58: “ennemis du peuple”. Jusqu’à 73'000 prisonniers se trouvaient ici à l’apogée du goulag stalinien. La plupart travaillaient dans les mines de charbon ou à la construction du chemin de fer du nord dans des conditions inhumaines et concentrationnaires.

 

“Il faut raconter et montrer l’histoire du goulag de Vorkuta afin qu’elle ne se répète pas mais les autorités de la ville ne font rien pour ça. Il  n’y a même pas un musée.” Irina Witmann est intarissable. Cette professeure d’éducation physique à la retraite arpente depuis des années les rares ruines du goulag. Elle collecte des objets et des témoignages auprès des anciens prisonniers qui se sont installés à Vorkuta après leur libération. Le salon d’Irina s’est transformé en un petit musée et elle multiplie les articles dans diverses publications locales.

 

Vorkuta1Sur les extérieurs de la ville, Irina nous emmène sur un tas de planches et de métal tordu en grande partie recouvert de neige.  C’est ce qui reste des premiers baraquements du goulag de Vorkuta. Le vent glacial souffle et je ne peux pas m’empêcher de penser à la vie de ces hommes et ces femmes amenés ici: une prison dont le froid et l’immensité de la toundra étaient la plus terrible des barrières. 

 

 

 

Nous revenons ensuite en ville et passons devant un centre commercial. Irina explique : “Ici se trouvait le grand camp réservé aux familles des ennemis du peuple. Sous Staline, lorsqu’une personne était arrêtée ou fusillée, toute sa famille, y compris les enfants, étaient envoyés dans ce genre de camps.”

 

Vorkuta5Puis nous nous nous retrouvons en bordure d’un groupe de HLM où vivent aujourd’hui les familles des mineurs. Une petite maison blanche délabrée se trouve au milieu d’un pré couvert de neige. Nous suivons à l’intérieur Irina: « Ici c’était "la prison dans la prison" pour les détenus qui avaient violé la discipline du camp. Dans les caves se trouvaient des cachots où on procédait à des interrogatoires musclés accompagnés de torture ».

 

 

 

 

Vorkuta2Le tour se poursuit à une vingtaine kilomètres de Vorkuta. Nous nous arrêtons en pleine toundra à côté d’un petit cimetière. Quelques croix catholiques et orthodoxes à moitié recouvertes de neige. Ce sont les sépultures des victimes de la fusillade du 1er août 1953. Des prisonniers qui à la mort de Staline ont osé réclamer une révision de leur dossier.

 

 

 

 

Vorkuta6
Anna: ancienne prisonnière
Finalement notre guide du goulag nous fait rencontrer Anna Krikoun, une ancienne prisonnière de 94 ans qui vit seule dans son appartement. Fille d’officiers de marine du tsar, elle vivait à Sébastopol en Crimée lors de l’invasion allemande de 1941. Jeune et jolie elle est vite remarquée par les officiers de la Wehrmacht, d’autant plus qu’elle parle couramment allemand. Il lui font comprendre que si elle ne leur sert pas d’interprète, elle sera envoyée dans un camp de travail en Allemagne. A la libération de la ville par l’Armée Rouge une année plus tard, elle est arrêtée puis condamnée comme espionne après avoir été forcée à signer des aveux.

 

Anna passe 13 ans au goulag de Vorkuta dont trois ans et demi dans les mines de charbon. Sa mère est aussi arrêtée et son beau-père fusillé. Elle me raconte la dureté de la vie de prisonnière. “C’est Boris Eltsine que je respecte le plus comme président, dit-elle, même si c’était un ivrogne c’est lui qui nous réhabilité !”

 

Image un peu triste pour un dernier tournage mais aussi le réconfort de voir que des gens courageux se battent aujourd’hui pour que «ça ne se répète pas ».

 

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