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Publié le 04 décembre 2015 à 01:10 dans Actualité , Brésil

Favela2Rio de Janeiro, Brésil. « Il ne se passe pas de jour sans un échange de tirs. Ca peut être de jour ou de nuit, il n’y a pas d’horaire ! » Mon interlocutrice et résidente d'une des favelas du Complexo do Alemão pratique l’humour noir pour ne pas désespérer. Nous empruntons quelques ruelles près de la station Bahiana du téléphérique dans ce qui est un des plus grands ensembles de favelas de Rio de Janeiro. Il y a un millier de favelas à Rio, divisés en un peu plus de 300 complexos de taille plus ou moins grande. Une quarantaine d'entre eux ont été pacifiés depuis 2008. Mais l'évolution de ces deux dernières années remet tout cette politique en question.

 

Nous croisons à plusieurs reprises les patrouilles à pied de l’UPP, l’Unité de police pacificatrice. Elle est révolue l’époque des débuts de la pacification, lorsque des policiers débonnaires discutaient en simple uniforme avec les habitants au coin d’une rue. Aujourd’hui les mêmes policiers sont en gilet par balles, le doigt sur la gâchette de leur fusil-mitrailleur, un pistolet à la ceinture et parfois une cagoule sur le visage. Un peu plus bas dans une rue accessible aux voitures, un véhicule de police circule lentement. Par les quatre fenêtres ouvertes des fusils pointent vers le ciel. Et pourtant, la foule habituelle des habitants continue de vaquer à ses occupations : vendeurs ambulants, commerçants arrangeant leur boutiques, patron d’un lanchonete préparant le repas de midi des clients. Les favelados se sont vite remis au rythme de la violence indifférente qu’ils avaient oubliée l’espace de quelques années.

 

Affrontements à Jacarezinho
Hier matin j’avais rendez-vous dans une des radios communautaires de la favelas de Jacarezinho pour un soutien journalistique dans le cadre de notre association Jequitibá. Changement de programme à la dernière minute. Depuis le milieu de la nuit des affrontements opposent les hommes du gang du Comando Vermelho à la police de l’UPP et les troupes de choc du BOPE (Bataillon d’opérations policières spéciales). Une opération de la police probablement décidée en représailles à l’assassinat d’un policier le 30 novembre.

Au Morro dos Prazeres, une favela qui dispose d’une superbe vue au dessus du quartier historique et bohème de Santa Teresa, la situation n’est guère meilleure. La police de l’UPP se barricade dans son container au bas de la favela mais elle n’ose plus circuler, nous dit un des habitants avec lequel nous travaillons depuis plusieurs années. Seuls les résidants de la favela peuvent se déplacer. Les gangs de trafiquants ne laissent plus entrer personne de l’extérieur. Impossible par exemple de venir rendre visite à un frère ou un parent si on habite dans une autre favela. Ici c’est aussi le Comando Vermelho qui règne mais il est divisé en deux factions rivales. Il faut comprendre les favelas comme de mini dictatures où règne la loi dictée par les gangs en fonction de leurs intérêts. Et tout soupçon de collaboration avec la police ou un gang rival est puni de mort.

 

Les effets de la crise
Le projet ambitieux de réintroduction dans l’espace public des territoires des favelas de Rio avait séduit nombre de leurs millions d’habitants. Sur un millier de favelas, divisées en plus de 300 « complexes », une quarantaine des plus importantes avaient commencé à trouver un nouveau souffle. Mais la crise économique est aussi passée par là. Les budgets sociaux sont coupés de tous côtés. Par exemple les équipes municipales de soutien social « Rio+Social », successeur de l’ « UPP Social », vont être dissoutes à la fin du mois. La forte hausse du chômage dans les couches défavorisées de la population rend de nouveau attractives les « offres d’emploi » des trafiquants. Et lorsque le porte-monnaie se vide, on se met à regretter l’époque d’avant la pacification, lorsqu'on ne payait ni l’électricité ni l’eau, piratées sur les réseaux publics. A cela se sont ajoutées de nombreuses bavures des policiers de l’UPP qui se sont avérés guère meilleurs que les anciens détachements corrompus de la police militaire.

Mais le grand responsable de cette détérioration reste une fois de plus au Brésil, l’état qui délaisse ses responsabilités et s’englue dans une malgouvernance à peine ébranlée par les scandales de corruption qui défraient la chronique depuis plusieurs mois.

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