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Publié le 26 novembre 2012 à 17:46 dans Actualité , Brésil

Telef1Complexo do Alemão, Rio de Janeiro, Brésil. Avant j'avais honte de dire que j'habitais dans le Complexo do Alemão. Maintenant c'est le contraire, ça nous ouvre toutes les portes. Helena, 18 ans, a vu sa vie transformée avec la pacification de sa favela. Elle me parle ouvertement, assise avec une amie dans la télécabine qui assure depuis une année le transport entre les six gares qui desservent la douzaine de favelas composant le Complexo do Alemão. Ce moyen de transport urbain innovateur a déjà été implanté avec succès à Medellin en Colombie. Au Complexo do Alemão, c'est l'oeuvre du constructeur français POMA.

 

Telef2Ce gigantesque quartier au nord de Rio de Janeiro a une population d'environ 250'000 habitants. Il doit son nom à l'ancien propriétaire (en réalité hollandais !) d'une fazenda (ferme) qui s'y trouvait avant l'urbanisation sauvage des lieux. Jusqu'à sa reprise en main par les autorités il y a deux ans, c'était parmi les plus dangereux quartiers de la ville. Les groupes rivaux de trafiquants se battaient régulièrement pour s'assurer le contrôle des bocas de fumo, les points de vente de drogue en pleine rue. Quand la police poursuivait un délinquant, elle était reçue par des fusillades dont les balles perdues finissaient toujours par tuer des habitants, souvent des enfants.

 

 

Alemao2 La politique de pacification lancée en 2008 après un quart de siècle d'abandon des favelas par les autorités a établi une stratégie complètement différente de ce qui se faisait auparavant. La police ne se contente plus d'une simple incursion. Après avertissement de la population, les bataillons de choc - avec véhicules blindés et hélicoptères- entrent et révisent systématiquement chaque rue et la plupart des maisons. Ce sont plusieurs semaines de nettoyage au cours desquelles sont confisquées de grandes quantités de drogue et d'armes.

 

Le retour de l'État

LuzCommence ensuite une deuxième phase avec la mise en place des UPP, les Unités de police pacificatrice. Il s'agit d'une police de proximité avec de simples commissariats de quartier comme ils auraient dû exister depuis longtemps. Les patrouilles en voiture sont permanentes.

 
A cela s'ajoute le retour de l'Etat dans ce qui étaient devenu des lieux de non droit en dehors du contrôle territorial national. Un bureau de poste avec agence bancaire s'est installé dans une des gares de la télécabine, les réseaux d'eau et d'électricité sont rétablis et ne sont plus piratés en dehors de la favela, les ordures sont récoltées par les services de la municipalité et des centres de santé peuvent fonctionner normalement.

 

Alemao9Assistants sociaux
Finalement, dernier volet de la pacification, des assistants sociaux de l'UPP Social, font l'intermédiaire entre les besoins des habitants et les autorités. Ils sont trop peu nombreux malheureusement mais font ce qu'ils peuvent.

 

 

Tout n'est évidemment pas résolu dans les favelas pacifiées. De nombreux habitants n'ont pas encore perdu l'habitude de jeter partout leurs ordures et l'état des maisons est souvent précaire. La plupart des trafiquants sont toujours installés mais dorénavant ils sont obligés, comme leurs clients, d’être discrets. C’est fini l’époque où ils paradaient en pleine rue avec leurs armes dégainées. Rien de comparable à ce que j’ai pu voir dans la favela pas encore pacifiée de la Maré : une boca de fumo couverte de sachets prêts à la vente et son gardien avec le fusil-mitrailleur à l’épaule.

 

Alemao4Formation professionnelle
La politique de formation professionnelle lancée par les autorités dans ces quartiers récupérés donne à de nombreux jeunes l'espoir d'un emploi sérieux qui ne les poussera pas vers le trafic de drogue et une mort assez rapide dans un affrontement. Camille qui tient un stand de boissons et sandwichs pour les touristes toujours plus nombreux à la gare terminale de la télécabine évoque son rêve : J’espère bien ouvrir un jour une vraie lanchonete (snack-bar).

 

 

 

Alemao7Au-delà des Jeux Olypiques
Certes l’échéance prochaine de la Coupe du Monde de football en 2014 et surtout des Jeux Olympiques en 2016 a accéléré le mouvement de reconquête de ces quartiers. Mais il y a là un mouvement qui va bien au-delà de ce que certains appellent dédaigneusement une hygiénisation pré-olympique. Ce sera maintenant aux autorités brésiliennes de montrer qu’après les JO, elles ne laisseront pas les favelas retomber aux mains des trafiquants. Car alors les règlements de comptes seraient terribles et la population de ces quartiers ne pourraient plus jamais faire confiance aux belles promesses.

 

  Alemao10

La culture des favelas
Pendant un quart de siècle les favelas de Rio de Janeiro ont vécu sous le contrôle des trafiquants de drogue et à l’écart de l’action de l’Etat. Elles ont développé un mode de vie et une culture propre sous l’égide des associations d’habitants. Avec un style vestimentaire: bermudas pour les hommes et shorts pour les femmes, toujours en nu-pieds, etc. L’absence de réglementation permettait la tenue fréquente des fameux bals-funks : de la musique à plein volume dans la rue imposée jusqu’à l’aube aux habitants avec vente et consommation de drogue. C’était  souvent l’occasion de recruter des prostituées ou de se battre à mort pour une fille ! Mais ces bals étaient aussi les moments de socialisation d’une jeunesse livrée à elle-même. Aujourd’hui dans les favelas pacifiées, de nombreux jeunes se plaignent de la loi du silence, un règlement contre le tapage nocturne que la police fait respecter à partir de 23 heures en semaine et deux heures du matin le samedi…

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